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  • asalvaire

Barcelona Week 1

Je ne sais pas pour vous mais moi, j’ai plein de monde dans ma tête. Mon monde intérieur, c’est un quai de gare, le terminal de Turkish Airlines, Flying you to the world.

Comme on dit chez nous, elle est pas toute seule.

Ce qui est une belle ellipse pour une schizophrénie légère ou une simple dissociation de personnalité. Comme dans United States of Tara (performance hallucinante de Toni Collette by the way).


C’est pour çà que pendant le confinement, quand on me disait, tu dois être bien avec toi-même, ça voulait aussi dire être bien avec Josiane, Clara, Jason et j’en passe.

C’est un peu comme être une poupée russe à toi toute seule. Et j’ai un peu l’impression de n’avoir AUCUN contrôle sur leurs putains de voix.

Déjà celui qui parle le plus fort et le plus souvent, c’est Jason. Chulo. Mansplaining and all. Il prend tout l’espace. Le consentement, c’est pas son truc à Jason. Il viole, il envahit, ma tête est à lui, entièrement. Tellement que je pense qu’il est moi et que je suis lui. Je ne fais plus la différence. Jason est mon emotional abuser à moi. Même pas besoin d’un à l’extérieur, je me gaslighte moi-même mais dedans. Toute seule comme une grande.


Voilà une semaine que je suis rentrée et vu qu’il n’y a nulle part où aller désormais, mon principal objectif est de travailler à me sentir bien, à équilibrer mon monde intérieur.

A calmer ces voix. Et croyez-moi, il y a du boulot.

Désormais, l’environnement extérieur est sécurisant. Barcelone est ma mère à moi, l’endroit où je reviens when shit hits the fan. Always. Comme en 2012 après un an à Paris et une tentative d’expatriation brésilienne. Comme en 2018 après le Pakistan. Comme aujourd’hui après ce confinement ubuesque. Il y a cet attachement sûr à cette ville, qui m’accueille toujours à bras ouverts quoi qu’il arrive, qui est toujours belle et aimante et ouverte, qui ne change guère quoi qu’il arrive. Il y aura toujours la San Joan et ses pétards, il y aura toujours le restaurant de calcots de Collserolla, il y aura toujours les amis qui sont là quoi qu’il arrive. Alors la petite fille apeurée en moi se réfugie dans leurs bras, dans leur amitié inconditionnelle, dans leur bienveillance et leur écoute. It’s my safe space.


Et Dieu sait que ma notion de safe space est limitée. Ce confinement a vraiment fait resurgir toutes mes peurs enfantines. Délestée de mes couches d’hyperactivité, de mouvement perpétuel et de force extérieure apparente, il ne reste plus que la petite fille, toute fragile et vulnérable. Elle a peur. Vraiment peur. Elle sent bien que l’environnement extérieur n’est pas stable, que rien n’est sûr, que tout peut arriver, à tout instant. Et quand je dis tout, je dis plutôt des choses moyennes que des surprises sympas. Elle sait qu’il y a une menace latente à tout moment. Maman peut s’énerver pour quelque chose qui ne semble pas important. Vriller parce que j’ai mélangé les culottes et les chaussettes dans la machine à laver. Cette obsession maladive de l’ordre et de la propreté. Rentrer comme une furie dans le couloir et s’énerver sur moi. Papa peut s’énerver, parce que, eh bien parce que c’est Papa. Il a l’usine, son père qui le saoule, les ouvriers, les clients, tout çà. Du coup, il peut rentrer pour manger énervé, ou on peut lui dire quelque chose qui va l’énerver et il va vriller aussi. Il va lever la voix et on saura qu’il vaut mieux ne pas bouger et attendre que çà passe. Il va casser des verres, jeter des assiettes, nous insulter, claquer des portes et partir en coup de vent. Tout çà en quelques minutes. Sa rage en roue libre. Nous pétrifiées. Moi, je me dis, même enfant, ces gens ne vont pas bien, ils sont bizarres. Ils font des trucs chelous. Mais bon, c’est pas comme si j’avais le choix. J’ai peur, je sursaute un peu, j’ai envie que ça se calme, que personne ne s’énerve pour rien, parce qu’on n’a pas pris la crème solaire, parce que une telle a dit quelque chose de pas sympa, parce qu’on a émis une opinion. On ne sait jamais, au moins, tu ne t’ennuies pas. Tu es bien sur le qui vive.


Parce que chez moi, les gens, quand ils s’énervent, ils partent, ils disparaissent. Ma grand mère et mon parrain, ma seule famille maternelle, se sont fâchés avec ma mère quand j’avais 14 ans et ils ont disparu. Pouf. Comme çà. Je ne les ai jamais revus. Ils ont déménagé, on s’est mis sur liste rouge pour ne pas recevoir d’appel anonyme (????) et voilà, pouf. Les gens sont bizarres, je vous dis.

Ils partent, ils crient, ils se menacent, ils s’insultent. Weird.

C’est un peu triste à 41 ans de me dire que je n’ai pas de terreau stable dans ma vie, que mon espace intérieur ressemble un peu à des sables mouvants, à un méli-mélo imprévisible, chaotique, et un peu effrayant.

Chaque matin, je me réveille et mon humeur est une vraie loterie. Pour des raisons inconnues (Qualité de sommeil? Alimentation? Rêves? Météo? Activité de la veille ou du lendemain?), je me lève contente ou triste. Aucun contrôle. Et puis, toute la journée, il y a cette peur du vide à éviter. Cette angoisse de la solitude à esquiver. Et que vais-je faire maintenant? Je sais que mon état d’esprit peut changer à tout moment, comme çà. Un ami qui ne répond pas à un message et je m’inquiète. Je me culpabilise de ce que je lui ai dit ou fait. J’ai peur de perdre une amitié, une nouvelle personne dans ma vie. Ma coloc me dit qu’elle va rejoindre son amoureux pour la nuit et je sais que je vais devoir m’occuper parce que si je reste à la maison seule, Jason me dira: tu vois, personne ne veut de toi. Tu n’auras pas de vie sexuelle et amoureuse stable avant 2050. Pense aux chats. C’est maintenant ou jamais.

Tous les efforts que je dois déployer pour éviter d’entendre la voix de Jason.

M’occuper, travailler, voyager, voir des gens, boire de l’alcool, voir Netflix.

Pour ne pas entendre ses critiques sur ma vie, ses comparaisons avec l’un ou l’autre qui a plus d’argent / d’amour / de projets que moi.

C’est un combat perpétuel, une esquive constante, comme un combat de boxe.

Je suis devenue pro à esquiver Jason, mais quand tu es obligée de rester chez toi pendant 3 mois, plus moyen de l’esquiver. Tu vis avec l’abusador dans ta tête, dans ton corps. Il est là, il sourit, il t’attend. Et puis sans prévenir, il va te frapper, te rabaisser, t’insulter, t’humilier, te comparer, te défoncer la gueule. Tu vas le croire. Il te connait, non? Et puis Jason, c’est toi non? Après tant d’années, tu ne fais plus vraiment la différence.

Un rencart qui tourne mal? Un mec qui ne rappelle pas? Une dispute avec une amie? Jason est là, tapi dans l’ombre et il attend.

Et quand les amis me laissent seule, quand je rentre chez moi, c’est un peu comme s’ils me laissaient avec Jason. Je rentre chez moi avec mon abusador. Et j’ai peur de lui. De ce qu’il peut me faire. De ce qu’il peut me dire. J’ai peur parce que je sais qu’il me touche, qu’il a les mots qui tuent, qu’il sait taper là où çà fait mal.

Je suis seule avec lui et personne pour me protéger. Il défonce ma self esteem en deux deux. Il la réduit en miettes, juste comme çà. Boum. Il la brûle avec un petit sourire sadique. J’essaie de me relever plein de fois. Je suis au sol, ses coups dans mon ventre, et pourtant je me relève, il a son regard narquois, son sourire en coin. Il n’attend que çà pour recommencer. Et personne ne l’arrête. Personne n’intervient. Il n’y a pas d’ange gardien dans ma tête. Il n’y a que moi et lui, en solo. Moi, moi et bien moi, je chute en piqué, je me sens triste, triste, je ne vois pas d’issue, j’ai envie de mourir pour arrêter de souffrir.

Les amis sont là et c’est chouette mais ils ne sont pas dans ma tête. C’est comme les potes dans une situation de violence conjugale, à la fin, tu dois quand même revenir dans la putain de baraque isolée avec ton abusador qui a tout contrôle sur toi. Et personne n’est là quand il te prend par le cou et menace de te tuer. Personne ne le voit. Personne ne l’entend.

J’ai passé ma vie à penser que j’étais forte, moi. Que tout çà ne m’affectait pas. Que je n’étais pas sensible comme ma mère. Que j’étais différente, solide, comme un homme quoi. J’étais la sauveuse de la victime et la complice du bourreau. J’étais grande, mature, intelligente, en contrôle.

Mais peut-être qu’une des grâces de ce confinement aura été de me faire entendre la voix de la petite fille en moi qui au fond était putain de terrifiée.

Quand mon père a déversé ma rage sur moi après une dispute sans intérêt, j’ai ressenti à nouveau cette peur et je crois qu’elle ne m’a pas vraiment quitté depuis.Je suis adulte maintenant donc j’ai pu rejoindre un environnement plus sûr, la maison de Maité, le gîte avec les amis et maintenant Barcelone. Mais au fond de moi, l’onde de choc est toujours là.

Ressentir la même peur à mon âge est assez troublant. Me sentir enfermée, impuissante, sans endroit où aller, à la merci d’un autre plus puissant, plus violent, hautement imprévisible. Ne pas savoir d’où viendra l’attaque. Ou si tout sera oublié demain pour lui mais que la peur restera là au creux de mon corps pour moi.

Oui, c’est joli l’Ariège mais honnêtement vivre dans une maison isolée dont tu ne peux jamais sortir sans contrôle et être soumise sans arrêt aux angoisses et aux rages des autres, c’est insupportable.

Bien sûr, ma réponse instinctive est de chercher un sauveur. Quelqu’un qui va me prendre dans ses bras et me rassurer. J’en crève d’envie, c’est plus fort que moi. Un homme, bien sûr. Parce que mon féminisme pendant ce confinement a été liquéfié par les clips de reggaetón et le gin tonic. Un homme calme et gentil, si possible. Quelqu’un que je connais, qui ne me fera pas de mal. Une épaule sur laquelle me reposer. C’est ce que demande la petite fille en moi. Et quand elle ne le trouve pas, ça la rend infiniment triste. Parce qu’elle se retrouve toute seule face à cette peur et qu’elle sent bien que personne n’a envie d’être le sauveur de personne. C’est pas sexy. Ça pue les emmerdes.

Donc retour à la case départ. Les ami.e.s disent: apprends à être bien avec toi même et chaque fois qu’ils/elles prononcent ces mots, j’ai envie de les frapper. Depuis quand le well-being new age est la solutions aux traumas? C’est comme demander à quelqu’un avec une gangrène d’aimer sa jambe pour ce qu’elle est. Conneries.

J’essaie de prendre soin de moi, de voir les gens que j’aime, de cuisiner des bonnes choses, de m’acheter des nouvelles culottes multicolores. Je vais à la plage. J’esquive. Jour après jour. J’essaie de ne pas trop penser. De ne pas me demander s’il y a une chance que çà s’arrête un jour. Mais s’il vous plaît, ne me reconfinez pas avant.

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